Séminaire "Modernisation"

Publié le 04/08/2009, modifié le 13/08/2009


Modernisation

Intervenants


1 / L'innovation au centre des préoccupations

séances indexées sous "Lignes de temps"

1-1 / Dispositif

Il convient tout d'abord de noter que cette conférence se veut être en-soi un nouveau modèle de discussion, qui viendrait renouveler le colloque traditionnel. En effet, Le dispositif met ici en pratique le discours qu'il prend en charge, puisqu'il utilise diverses technologies, portant un discours sur la modernité et produisant une intelligence collective.

1-2 / Discours

Bernard Stiegler commence la conférence en voulant d'emblée s'inscrire en rupture avec ce qui a pu se faire auparavant, tant au niveau de la forme donc, que du propos. En effet, la question ne sera donc pas, comme le veut la tradition, dans le sillage de Baudelaire ou de Benjamin, de savoir ce qu'est la modernité, mais de savoir ce qu'est la modernisation.

2 / Généalogie d'un processus

La modernisation se définit comme un processus, qui n'est pas encore la modernité. Selon JF.Billeter, c'est l'occident européen, à travers le colonialisme et l'appropriation des technologies, qui a déclenché cette « réaction en chaîne », ce processus, qui a cassé un certain fonctionnement des sociétés, ne visant jusqu'à là, qu'à maintenir leur structure.

C'est ce processus de modernisation qui va participer et aboutir à une modernité, notamment par le biais de la création d'institutions d'États qui vont réguler les dysfonctionnements générés par la modernisation technologique. C'est alors l'État qui organise le progrès.

Mais, la ville, tout comme la raison critique et la bourgeoisie, semble aussi avoir joué un grand rôle dans cette « modernisation avec modernité », en offrant un espace de créativité et de liberté, se faisant une des seules organisations à même de pouvoir dépasser l'État.

La ville est le lieu où tout le monde se rencontre sur la base d'une technologie intellectuelle, qui se traduit par des systèmes et des réseaux d'écritures infiniment plus grands que la ville, qui créent de nouvelles villes et de nouvelles relations.

Il semble alors que quelque chose se soit délité dans ce processus de modernisation, de sorte que nous sommes désormais dans une modernisation sans modernité, où le marketing s'est emparé du rôle, traditionnellement dévolu à l'État, d'organiser l'articulation entre le développement technologique et le développement sociétal, l'État ne pouvant plus prendre en charge ces réseaux qui le surpassent et le dépassent.

Il faut alors penser une réponse qui permette de dépasser ce stade d'un capitalisme consumériste et proposer une économie de la contribution. Cela revient à penser un nouveau stade de la modernité, qui soit une « autre modernité » (Beck), voire une modernité réflexive.

La réflexion sur la modernisation, loin d'être un pur discours théorique, se veut donc la mise en pratique d'une « politique industrielle des technologies de l'esprit » (ars industrialis) qui puisse se proposer comme une alternative au capitalisme. Ce serait un troisième capitalisme, qui ne soit ni productiviste, ni consumériste, mais bien plutôt contributif ou cognitif, et qui reposerait sur des technologies numériques et digitales, ne s'inscrivant plus dans une la dualité du modèle production/consommation, mais permettant, au contraire, la production d'une intelligence collective.

3 / La modernisation ou la proposition d'une nouvelle ontologie

3-1 / L'homme pris dans un mouvement d'appropriation

De lui-même: une émancipation personnelle

La propriété semble au centre de tout capitalisme, que ce soit la propriété individuelle, de la société anonyme ou de la propriété intellectuelle.

Or, la modernité est une aptitude, une façon d'être dans le monde, voire une compétence.

Penser la modernisation pourrait donc revenir à penser une nouvelle place de l'homme dans le monde, où il ne posséderait pas seulement ce qui l'entoure, mais posséderait ses propres dispositions et s'appartiendrait pleinement. L'homme moderne entrerait donc en résonance avec cet idéal de l'émancipation personnelle, de « ne pas se sentir coupable d'être homme et rien d'autre qu'homme »..

De ses désirs: une économie libidinale

De plus, dans notre modernisation sans modernité, il apparaît  nécessaire de penser un projet de sublimation, de transformation des pulsion -consommatrices et destructrices, formatées par le marketing en érotisation social- en philia, à travers des techniques et de la raison technologique.

Nous sommes donc amenés à constater la convergence et le dépassement du réel et du virtuel, à travers cette économie libidinale, inspirée par Freud, qui unit raison et affect dans un même horizon et propose, ainsi, une raison sublimée au sens kantien.

3-2 / La technicité humaine

La Raison semble, en principe et en droit, le projet de toute entreprise humaine. Mais, il convient d'ajouter aux définitions kantiennes pour appréhender l'homme, la synthèse technologique de l'artefact technique, au sens où la technique produit du jugement, puisque la technicité concourt à la spécificité de l'homme. Il faut donc que les technologies, principalement soumises au psycho-pouvoir et relais de l'infantilisation du marketing, soient réarmés pour devenir des technologies de la majorité, la responsabilité collective étant une question de survie pour la planète&

Mais, le rapport entre Homme et technologies semble toujours ambiguë, puisqu'il se situe entre les deux contextes que sont l'unification du monde par la technologie -sous-tendue par l'écriture- et l'éclatement de la population en différentes classes -due à la modification des règles de vie par la technologie.

La modernisation semble donc proposer, notamment à travers l'usage de technologies collaboratives, un nouveau modèle ontologique dans lequel l'homme puisse enfin recouvrir toute sa dignité et sous-tendre un processus de transindividuation (G.Simondon), lui permettant de se réaliser pleinement et au-delà de lui-même, dans une communauté. On semble ainsi entendre en écho la langue catalane et son verbe « andrauna », signifiant « raisonner ensemble », insistant sur la notion de raison et d'affect, qui s'unissent dans la complicité avec l'autre.

4 / L'émergence de l'otaku et de l'amateur

Le terme d'otaku, signifie littéralement « chez-soi » et désigne un individu désocialisé, reclue dans son domicile et qui se consacre presque exclusivement aux jeux vidéo, aux mangas ou à la télévision. On dénombre environ un million d'otakus au Japon, tant et si bien qu'on ne peut plus parler d'un phénomène marginal, mais véritablement de la création d'une communauté à part entière, qui s'organise grâce aux communications technologiques et constitue une véritable alternative à la société.

La technologie apparaît alors comme un enjeu pharmacologique, entre poison et remède, de sorte que l'otakisation puisse être perçu sous deux angles antagonistes, comme phénomène pathologique aboutissant à l'isolation ou comme constitution d'un amatorat, qui sait utiliser la technicisation des canaux de communication et la conjuguer à une extrême spécialisation, pour créer son propre univers de goût.

La modernisation doit alors réussir à renverser la figure de l'otaku, considéré comme enfermé en lui-même et retiré du social, et à l'inscrire dans une participation, une contribution, l'expression d'une raison critique qui a pu se spécialiser, s'équiper des matériaux techniques et aiguiser ses goûs et jugements sur un segment culturel spécifique.

Le paradoxe de ce phénomène est alors cette convergence, à travers les jeux-vidéo, les mangas ou la mode, vers des formes empreintes de traditions, vers un substrat culturel plus ancien que la modernité.

5 / Des enjeux économiques collectifs

Dans notre société, fortement marquée par un capitalisme consumériste, la relance par la consommation apparaît comme un leurre: en effet, si il faut maintenir la consommation pour éviter l'effondrement, l'invention d'un autre système, d'un autre dispositif pratique apparaît comme une nécessité, voire une urgence.

Le principe de l'open source semble alors particulièrement intéressant pour relancer l'économie. Cependant, il convient de noter que l'open source n'est pas une économie de la gratuité, c'est une économie de l'ouverture, qui valorise une liberté n'étant pas sans monétarisation. Le véritable enjeu de cette pratique est alors celui de produire une intelligence collective.

Mais, il se pose alors le problème d'articuler pensée individuelle et pensée colective, dans un projet commun de trans-individuation, où individuel et collectif ne seraient pas différenciés, mais deviendraient les deux pôles d'un même individu.

6 / Mise en pratique: « lignes de temps » ou l'hérméneutique assistée par ordinateur

Le logiciel Lignes de temps met à profit les possibilités d'analyse et de synthèse offertes par le support numérique. Inspirées par les «timelines» ordinairement utilisées sur les bancs de montage numérique, Lignes de temps propose une représentation graphique d'un film, révélant d'emblée, et in extenso, son découpage. Lignes de temps offre en cela un accès inédit au film, en substituant à la logique du défilement contraint qui constitue l'expérience de tout spectateur de cinéma,  la «cartographie» d'un objet temporel.

Mais, loin de n'être de n'être qu'un simple vidéo-libre, un outil de consultation, Ligne de temps est aussi un dispositif de production, écrite ou orale, qui peut facilement être échangé et participer ainsi à une intelligence collective.

7 / Conclusion

Loin de ne pouvoir s'inscrire qu'à une échelle européenne et occidentale, le débat sur la modernisation appelle à bousculer les frontières et à s'ouvrir à un autre espace. Il doit surtout réussir à organiser une polyphonie, un dialogue contradictoire entre le consensus produit par les technologies et le dissenssus, la dianoia de la pensé humaine.


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Publié le 04/08/2009, modifié le 13/08/2009