Le spectacle 3D : la nouvelle dimension des media

Cet article est une synthèse réalisée à partir de l’article de Françoise Laugée : « 3D Relief : les medias prennent une dimension supplémentaire, paru dans le N° 15-15 de la revue européenne des média (2010)

 Célébrée par les studios d'Hollywood comme un nouveau vecteur de croissance du cinéma, la 3D en relief a largement bénéficié des retombées média­tiques inhérentes au succès du film américain Avatar du réalisateur James Cameron. Désormais, le relief s'apprête à envahir tous les secteurs de la communication. En 2010, la 3D en relief offre aux spectateurs du grand écran une impression inédite : la sensation d'être au cœur de l'action, une immersion totale dans l'image, qualifiée à l'unanimité de « bluffante », que ne procurait pas jusqu'ici l'emploi du relief au cinéma, dont l'origine remonte aux années 1950. La technique consiste à diffuser deux films en même temps, un pour chaque œil. Deux objectifs sont nécessaires pour les réaliser en parallèle, soit avec deux caméras, soit avec une seule caméra compo­sée de deux capteurs. Pour le spectateur, l'emploi de lunettes appropriées est requis afin d'assembler les deux images.

L'événement qui déclen­cha l'engouement de la 3D en relief est sans conteste, Avatar, le film directement tourné en relief par James Cameron, sorti en France en décembre 2009 et qui a rassemblé 15 millions de spectateurs en France et a totalisé plus de 2,5 milliards de dollars de recettes dans le monde. Au printemps 2010, trois autres productions améri­caines en relief sont sorties en salle en France, Alice au pays des merveilles de Tim Burton, produit par Disney; Dragons de Chris Sanders et Dean Deblois, film d'animation du studio DreamWorks et Le Choc des Titans, film d'action de Louis Leterrier. La concurrence est vive et donne lieu à d'âpres négociations entre distributeurs de films et exploi­tants de salles pour la programmation de ces films sur le marché français. Avec un taux d'équipement numérique parmi les meilleurs d'Europe, la France compte un millier de salles équipées, sur un total de 5 500, dont la moitié pour des projections en relief. Programmés généralement dans 600 à 700 salles à leur sortie, les films 3D ne peuvent être projetés en relief que sur moins de la moitié des écrans prévus dans la plupart des circuits, UGC, EuroPalace, MK2 et même CGR, pourtant le premier à avoir converti l'ensemble de ses 400 salles au numérique. Si plus d'une douzaine de longs métrages en relief sont sortis en 2009, le chiffre aura doublé à la fin de l'année 2010. Le studio DreamWorks Animation a même choisi de produire exclu­sivement des films en relief d'ici à 2011. L'offre cinématographique en relief ne va cesser de s'enrichir. Depuis la fin de l'année 2008, le nombre de salles équipées pour la projection numérique a augmenté de 86 % dans le monde, avec plus de 6 000 écrans supplémentaires pour la technologie 3D relief. Seulement 6 % des salles dans le monde sont adaptées à la diffusion des films en relief. En 2009, si le relief a fortement contribué à augmenter le chiffre d'affaires du secteur, ce fut au détriment du nombre total de films réalisés. Les réalisateurs et les producteurs se poseront-ils dorénavant systématiquement la même question avant de se lancer dans un projet cinématogra­phique : 2D ou 3D? Selon Jérôme Seydoux, président du groupe Pathé, « [...] La 3D ne sera pas un feu de paille. Elle est là pour rester. Mais cette technologie n'est pas adaptée à tous les films. C'est parfait pour les des­sins animés, les grandes productions. Par forcément pour les comédies [...].Bienvenue chez les Ch'tis en 3D ne ferait pas plus d'entrées qu'en 2D ».

Les applications de la projection 3D ne se limitent cependant pas au spectacle cinématographique et aux films de fiction. Ainsi en mars 2010, lors du Tournoi des six nations, France Télévisions a permis aux amateurs de rugby de suivre la finale France-Angleterre diffusée en 3D relief dans une trentaine de salles de cinéma de grandes villes, Toulouse; Marseille, Bordeaux, Lyon et Paris, une première en France. L'événement a été organisé par la société CielEcran, en partenariat avec l'opérateur satellitaire Eutelsat. Fort de leur succès, France Télévisions, CielEcran et Eutelsat ont renou­velé l'opération à l'occasion de la finale de la Coupe d'Europe de rugby en mai 2010, et en juin 2010, le géant de l'électronique grand public japonais Sony a assurer la captation en 3D relief de 25 matchs de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud. En France, TF1 les a retransmis dans des salles de cinéma. Ces rencontres ont également été diffusées sur des écrans géants dans sept villes du monde : Paris, Berlin, Londres, Rome, Mexico, Rio de Janeiro et Sydney.

Parallèlement, les fabricants de matériel et d’écran commence à équiper les salons. Après l'écran plat et la HD (haute définition), le relief arrive à domicile. Condamnés à innover pour enrayer la chute des prix de vente des téléviseurs constatée depuis 2007, les fabricants ont en effet pâti d'une forte concurrence : une vingtaine de marques coexistaient, il y a dix ans, contre une demi-douzaine aujourd'hui. Profitant de l'événement télévisuel majeur qu'est la Coupe du monde de football en juin 2010, tous les grands industriels (Sony, Panasonic, Toshiba, LG, Samsung, Phillips, Sharp...) ont voulu tirer profit de ce nouvel engouement dès le printemps 2010. Les téléviseurs 3D, également HD, seront commer­cialisés en priorité avec des écrans de grande taille (> à 101 cm de diagonale), à un prix de base avoisinant les 2 000 euros, soit une majoration du prix de 15 % par rapport à un téléviseur traditionnel de même taille. L'emploi de lunettes spéciales est nécessaire pour voir les images en relief. La plupart des fabricants de téléviseur 3D ont opté pour le système de lunettes actives, assurant l'alternance d'une image sur deux pour chaque œil et nécessitant une alimentation afin d'être synchrones avec l'affichage télévisuel de 120 images par seconde (60 pour chaque œil avec un écran 120Hz). Vendues avec le récepteur ou à part, les lunettes et l'écran doivent de toute façon être de la même marque pour pouvoir fonctionner. Le prix d'une paire de lunettes est compris entre 100 et 300 euros. Assurant un meilleur « rendu » des couleurs, mais en revanche une définition moins bonne de l'image que les lunettes actives, des lunettes passives sont également commercialisées, avec des verres polarisés qui permettent de voir les deux images respectives au même instant, pour seulement 3 euros. Fin avril 2010, Toshiba Mobile Display, filiale du groupe industriel japonais Toshiba, a annoncé avoir mis au point un écran de taille moyenne (21 pouces soit 53,3 cm) permettant de voir les images en reliet à l'œil nu grâce une technologie baptisée intégral imaging, dont le constructeur affirme qu'elle ne fatigue pas les yeux. Selon certains spécialistes, les écrans 3D représen­teraient entre 10 % et 20 % des téléviseurs vendus en France en 2010 ; tandis que d'autres annoncent 80 millions de téléviseurs 3D vendus en 2015, soit un marché mondial d'un montant de 60 milliards de dollars. Les constructeurs ont pris de l'avance afin de créer le marché, avant même que les programmes en 3D n'existent vraiment. Les lecteurs 3D sont prêts, mais une vingtaine de films seulement seront disponibles d'ici à la fin de l'année 2010. En attendant une offre plus riche de contenus 3D, certains fabricants, notamment Sony et Samsung, ont inclus dans leurs téléviseurs une fonction permettant de donner du relief aux images initialement produites en 2D, avec une qualité de restitution jugée très variable.

Les diffuseurs ne sont pas en reste et se préparent également au déferlement du 3D Relief. Au dernier salon de la National Association of Broad-casters (NAB), qui s'est tenu en avril 2010 à Las Vegas, avec plus de 88 000 participants professionnels de la vidéo, de l'audio et du film en provenance de 157 pays, la 3D était, avec la diffu­sion sur récepteur mobile, le grand thème de la manifestation. Le nombre d'exposants 3D a triplé par rapport à l'année passée. Tous les grands constructeurs, à l'instar de Sony et Panasonic, ont présenté leurs matériels couvrant l'intégralité de la chaîne de l'image, de la caméra au récepteur, du caméscope au projecteur numérique. Chairman et CEO de Panasonic Corp, Joe Taylor a même annoncé un partenariat avec un think tank améri­cain, Entertainment Technology Center, afin de réaliser un guide sur la manière de filmer et de postproduire en 3D pour éviter les maux de tête aux spectateurs, Les professionnels vont devoir utiliser de nouveaux matériels et apprendre à filmer différemment, l'effet relief s'obtenant grâce à un plus grand nombre de caméras.

Le 3 avril 2010, le bouquet satellitaire britannique BSkyB a lancé la première chaîne de télévision 3D en Europe, à l'occasion du match Manchester United-Chelsea. L'événement a été retransmis dans un millier de pubs en Angleterre et en Irlande. Cette nouvelle chaîne sera exclusivement accessible aux abonnés à l'offre HD du bouquet Sky World, à condition qu'ils soient équipés du boîtier Sky+HD; d'un récepteur de télévision HD compatible 3D et de lunettes adéquates. Dans un premier temps, la programma­tion 3D sera limitée aux matchs de football et à quelques programmes. A terme, seront diffusés des films, des documentaires et des émissions culturelles en 3D. En France, en mai 2010, le fournisseur d'accès à Internet Orange a réalisé une démonstration de diffusion en 3D et en direct en partenariat avec le fabricant japonais Panasonic. Une chaîne de télévi­sion, spécialement créée pour l'événement, a permis aux abonnés ADSL et fibre optique de suivre les matchs du court central des Internationaux de tennis de Roland-Garros, à condition toutefois d'être équipés d'un téléviseur compatible Panasonic dernier modèle.. Parmi les diffuseurs nationaux, le groupe Canal+ est le premier à lancer une chaîne en 3D, en juin 2010, à l'occasion de la Coupe du monde de football. Canal+ 3D diffusera neuf matchs en direct. Selon les responsables de Canal+, l'infrastructure est prête, via les réseaux câble et satellite plus à même de supporter un double débit que la TNT ou l'ADSL. La diffusion de la 3D sur la TNT ne sera possible qu'avec l'arrêt définitif de la diffusion analogique en 2011. Le réseau ADSL est encore insuffisant pour transporter les deux signaux néces­saires à la 3D. Seule la fibre optique le permet. L'unique câblo-opérateur français, Numericable, entend bien tirer parti de cet avantage. A la faveur d'un partenariat avec Panasonic, Cisco, Nagravision et Sagemcom, baptisé 3D-HD Alliance, il offrira un service de vidéo à la demande (VOD) en 3D avant la fin de l'année 2010, proposant des films, des documentaires et du sport. Les modems pourront être mis à jour à distance, mais le câblo-opérateur doit compter sur le renouvellement de l'équipement en téléviseur 3D de ses 3,5 millions d'abonnés. Sans oublier que l'offre de contenus est encore un peu limitée pour constituer un catalogue de programmes. Ce sont les opérateurs de satellites, à l'instar d'Astra et Eutelsat, leaders en Europe, qui devraient profiter de l'avènement des chaînes 3D relief pour accroître leurs revenus, cette technologie requérant une capacité de transmission plus puissante que la diffusion de chaînes en 2D. L'industrie des programmes en 3D est encore balbutiante. Néanmoins, tous les professionnels le savent : les programmes en relief entraînent un coût supplémentaire de 30 % à 50 % et imposent une nouvelle façon de filmer. Selon Ghislaine Le Rhun Gautier, responsable du développement de la 3D chez Orange, « le marché prendra encore deux ou trois ans pour être mature sur tous les plans : équipements, production, distribution».

Les jeux vidéo se sont également adaptés au paradigme émergent. Les éditeurs développent en effet des applications en utilisant la 3D depuis longtemps, mais l'affichage était toujours en 2D. Après avoir proposé une simple mise à jour du système de la PlayStation 3 (PS3) en avril 2010, Sony se lancera dans la commercialisation de jeux en réelles trois dimensions à l'été 2010. En attendant les nouvelles machines, les consoles de jeu actuelles, notamment la PS3 de Sony et la Xbox 360 de Microsoft dont les cartes graphiques ne sont pas adaptées, ne permettent pas d'afficher de la 3D sans dégrader la qualité graphique. Des mises à jour permettront de jouer à des jeux en relief à condition de relier la console à un écran 3D. Face aux nouveaux matériels concurrents iPhone et iPad, le géant japonais du jeu vidéo, Nintendo, prépare une nouvelle révolution pour la fin de l'an­née 2010 : la 3DS, console portable avec un écran 3D qui ne nécessite pas de lunettes, un procédé connu baptisé auto-stéréoscopie (voir infra). Les grands éditeurs de jeux vidéo, comme Electro­nic Arts et Ubisoft, se préparent à sortir de nouveaux contenus mais aussi à rééditer leurs anciens succès en version relief.

La publicité en a bien entendu profité. Le succès du film publicitaire Haribo, pionnier de la publicité en 3D relief, montrant des bonbons jaillis­sant de l'écran, qui accompagna la sortie du film L'Age de glace 3 au cours de l'été 2009, n'a pas seulement marqué les spectateurs, mais aussi l'esprit des publicitaires et de leurs clients annon­ceurs. Ainsi, des marques comme Free, Citroën, GMF, Azzaro, Justin Bridou, ont souhaité vivre l'expérience de la 3D sur grand écran, en profitant de la projection en relief de la victoire de l'équipe de France de rugby, dans une trentaine de cinéma en mars 2010, opération menée par la régie de France Télévisions. La marque Lego se calera sur la sortie des films Toy Story 3 et Shrek 4, durant l'été 2010, pour diffuser deux spots 3D en relief qui transporteront les spectateurs dans un univers de jeu nommé Atlantis, conçu par la société danoise.  « Ce qui fait le succès d'un média, c'est son attrac-tivité, sa capacité à faire la loi. Après avoir longtemps dominé, la télévision a été détrônée par Internet, considéré comme plus sexy. Quand on volt le succès d’Avatar, on se dit que la 3D pourrait bien créer la surprise et ringardiser Internet... », affirme Marie-Laure Sauty de Chalon, présidente d'Aegis Europe du Sud.

Numéro un des téléphones portables au Japon, le fabricant d'électronique japonais Sharp lance un écran tactile à cristaux liquides LCD, qui permet de voir sans lunettes spéciales des images en 3D, conçu pour les téléphones, les consoles de jeu et d'autres appareils portables. Nintendo devrait en équiper sa prochaine console de poche 3DS. Les écrans auto-stéréoscopiques, c'est-à-dire capa­bles d'afficher en relief sans lunettes, sont recouverts d'un réseau lenticulaire qui permet à chaque œil de voir une image différente. Afin d'offrir des points de vue diversifiés, ce réseau de lentilles affiche autant de couples d'images que d'angles de visions différents. D'un surcoût élevé de production, la 3D sans lunettes pourrait devenir un marché de masse avec le développement d'applications aussi bien grand public que professionnelles comme la CAO mécanique, l'architecture, la médecine ou la chirurgie. La production en série devrait démarrer en septembre 2010. Le constructeur, leader sur le marché japonais des téléphones portables, parie sur le fait que tous ceux-ci auront des écrans 3D car le fait de ne pas avoir à porter de lunettes est essentiel. Sharp envisage aussi de proposer des PC et autres équipements de maison équipés de ses écrans tac­tiles 3D. En 2010-2011, entre 10 % et 20 % des appareils portables seraient compatibles 3D et 50 % en 2011-2012. Le nombre de smartphones vendus équipés d'écran 3D atteindrait 78 millions d'Ici 2018, selon DisplaySearch.

Enfin pour l'heure, dans le domaine du jeu, seul le PC profite de l'effet 3D, en attendant la vente des prochaines consoles adaptées. La société améri­caine Nvidia, qui fabrique des cartes graphiques, a déjà vendu plus de 10 000 exemplaires en France (100 000 dans le monde) de son pack 3D Vision, offrant cette possibilité sur des ordinateurs équipés d'un écran 120 Mhz et dotés d'une carte graphique spécifique. Cependant le PC pouvant aussi être branché sur une télévision compatible 3D, le déve­loppement des jeux vidéo en 3D relief motiverait alors l'achat de téléviseurs de dernière génération.

Après quelques années d'expérimentation, la 3D relief ne fait plus mal à la tête et ne donne plus de nausées à nos cerveaux non programmés pour regarder en stéréoscopie. Extraordinaire outil de création, la 3D relief n'est plus considérée comme un projet en soi. Elle n'a pas transformé les mauvais films, les mauvais programmes, les mauvais spec­tacles, les mauvais jeux, les mauvaises compéti­tions, en chefs-d'œuvre. Basculer les productions 2D en 3D ne les a pas rendues meilleures. La 3D est-elle un gadget ? Non, mais tout ne s'y prête sans doute pas.