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Enjeux technologiques
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Publié le 04/08/2009, modifié le 10/08/2009
Dans le cadre muséal d'une nouvelle forme d'adresse au public, la technologie doit avant tout être envisagée comme un instrument, un objet au service d'un sujet humain -le public- ou artistique - l'œuvre.
1 / Technologies et Hommes
L'innovation muséale ne doit pas s'inscrire dans le « tournant machinique de la sensibilité »[40] (Stiegler) qui voit, peu à peu, l'homme remplacé par les nouvelles technologies. Il convient donc d'aborder ces dernières comme des outils qui, paradoxalement, le rendent à lui-même, permettent une relation renouvelée à l'œuvre et restaure l'homme dans sa dynamique particulière qui est celle d'impulser le dialogue.
Loin de s'accaparer la place dévolue à l'Homme, les technologies offrent donc, la possibilité d'organiser un certain dialogue entre différentes voix. En effet, la médiation classique se fait le relais d'une parole descendante et autoritaire, qui est celle de l'Institution muséale, parole que le public peut choisir d'écouter ou non, mais qu'il ne peut contrer. La parole muséale, univoque, invasive, intrusive, se donne à voir et à entendre par les encarts qu'elle affiche ou les enregistrements qu'elle diffuse par le biais d'audioguides, et cela sans que le public puisse spontanément répondre. L'instauration d'ateliers, l'annotation de livres d'or et bien d'autres moyens de la médiation classique permettent certes l'expression de la satisfaction ou du mécontentement du public, mais cette expression est toujours structurée « par le haut », instituée par le musée lui-même. Le principal enjeu des technologies dans le cadre muséal est alors de pouvoir véritablement instituer un dialogue entre les différents acteurs. En effet, l'audioguide, le PDA, les puces RFID… resteront toujours les relais d'une parole institutionnelle, mais ils sont désormais amenés à prendre en charge la parole spontanée du public par le biais d'enregistrements. De plus, le téléphone mobile ou le lecteur mp3, largement démocratisés, peuvent maintenant servir d'outils à la médiation. Le public n'a plus besoin de se soumettre à l'appareillage choisi par le musée, mais utilise désormais ce qui lui appartient en propre, amenant par la même une relation plus personnelle avec les informations proposées. Grâce à la technologie et à l'équilibre fragile d'une logique top-down composant avec une approche bottom-up, se dessine le pari d'un véritable dialogue[41], qui s'établirait au sein du musée entre institution et public, qui pourrait enfin prendre en charge une parole descendante et ascendante. Mais, bien plus qu'un simple dialogue, les nouvelles technologies ouvrent une véritable communication, une polyphonie faisant le relais d'une troisième voix, qui dépasserait et enrichirait les deux premières, et serait celle de critiques ou encore de simple personnes faisant part de leur expérience.
La tension qui s'établit entre les technologies et les hommes ne semblent pas être une alternative entre deux notions qui s'excluent, mais qui bien au contraire se complètent et se permettent mutuellement de se réaliser
2 / Technologies et œuvres d'art
La même problématique semble s'appliquer à la tension qui s'établit entre technologies et art. La technologie ne doit pas être abordée comme une fin en elle-même, comme une œuvre tendant à se substituer à la collection exposée, mais bien plutôt comme un outil permettant de la servir et d'assurer un meilleur rapport à l'art.
La technologie ne s'est pas surajoutée à l'art comme une sorte de parasite que ce dernier aurait peu à peu apprivoisé et fait sien. La technologie, la mobilité ont été impulsées et réclamées par l'art et dans l'art lui-même[42], à l'image du Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp -qui traduit la fascination de l'artiste pour la chronophotographie-, ou encore des machines de Tinguely exposant de façon provocante à la vue de tous, leur fonctionnement, leur mécanique, leur technique.
Le problème se pose alors d'adapter ces technologies, crées dans l'optique de l'ingénierie, appropriées par l'art et détournées au domaine muséal[43]. Les PDA, les puces RFID et autres dispositifs sont assez complexes et parfois guère en accord avec les besoins d'un musée qui attend d'abord une interface intuitive pouvant être utilisée par le tout public, sans qu'il ait à résoudre lui-même la question du fonctionnement de l'outil, et qui puisse être mise à jour par le musée lui-même sans être soumis aux autres acteurs technologiques et aux incessantes innovations.
De plus, les nouvelles technologies permettent d'élargir le champ muséographique en offrant la possibilité d'exposer de nouvelles formes d'art. En effet, d'ordinaire limité à la peinture, la sculpture ou la vidéo, ne peut-on pas penser, grâce à l'aide des nouvelles technologies, à une exposition de cinéma[44], où le musée donnerait à voir le dialogue entre les images et la vidéo, la fixité et le mouvement ou à une exposition de musique, où le son deviendrait prétexte à l'image et au visuel[45].
Mais, si le musée peut désormais prendre en charge tous les arts et s'approprier toutes les technologies, il se pose le problème de ses frontières et de ses limites physiques, déjà remises en cause par la création de musées en ligne[46]. En effet, le statut de ce dernier balance entre annexe du musée physique et musée à part entière, pouvant réaliser sa propre muséographie, en réunissant par exemple des collections géographiquement éclatées grâce à une exposition virtuelle.
La notion de musée déborde donc de ses murs, s'infiltre dans des activités sociales qui le dépassent et où le patrimoine intervient comme une prime ajoutée au produit à consommer. Les nouvelles technologies peuvent alors combler ce fossé, cette lacune, cette [47] qui échappe au musée et le discrédite. Il faut alors penser une muséalité du musée afin qu'il ne soit pas muséifié, une muséologie de la muséalité, un musée-monde capable de s'approprier l'ensemble des pratiques muséales[48].
Les nouvelles technologies sont alors encore un moyen de rendre l'art à lui-même, de lui faire effectuer une réflexion, un retour sur lui-même à travers le questionnement impulsé par les nouvelles pratiques qui s'ouvrent à lui.
3 / Les technologies et la temporalité
Les nouvelles technologies s'inscrivent dans ce « culte de la vitesse »[49] qui a autrefois servi de leitmotiv aux futuristes. Immédiateté, instantanéité, et efficacité sont désormais les critères de réussite de ces technologies, à travers lesquelles l'homme alimente sa quête d'un monde toujours plus rapide.
Dans le cadre des pratiques muséales, cette recherche se traduit par une tentative d'atteindre une proximité temporelle de plus en plus grande entre ce que l'on ressent et ce que l'on formule au contact d'une œuvre. Pourtant, on pourrait envisager une technologie contre-nature[50] qui servirait à différer la formulation de l'émotion, à creuser de la distance entre le spectateur et l'œuvre, distance peut-être nécessaire pour prendre du recul et pleinement jouir de ce qui s'offre à nous [51].
Cependant, le rapport entre les nouvelles technologies et la temporalité est bien plus complexe et ne se limite pas à une alternative entre rapidité et lenteur. En effet, les nouvelles technologies ne jouent pas seulement un rôle durant la visite, elles permettent aussi de la préparer et de la prolonger, en revenant sur ce que l'on a vu, en agissant sur cette matière première d'une autre manière[52].On n'est plus alors dans une relation éphémère ou différée, mais dans une relation durable qui se prépare et se fidélise, en se construisant davantage par le parcours qu'elle dessine plutôt que par le but qu'elle cherche à atteindre. Elle se planifie à l'avance sur le site Internet du musée qui propose désormais des visites virtuelles ou des podcasts, et se terminent de la même façon, sur internet, où le public peut récupérer des bookmarks, des impressions qu'il aurait enregistrées ou encore les commentaires réalisés par des médiateurs, commissaires ou critiques.
Pourtant, malgré cette recherche de l'extension temporelle de l'expérience de la visite, les technologies semblent s'insérer dans une logique chronophage puisqu'elles sont sans cesse amenées à être dépassées et à progresser. Elles ne s'inscrivent finalement dans une continuité qu'en tant qu'elles ne persévèrent jamais « dans leur être », qu'en tant que discontinuité technique supportant une continuité conceptuelle[53].
De plus, la technologie fait irruption dans le temps réel : elle modifie les choix du visiteur en faisant apparaître immédiatement les commentaires et les réactions des autres, elle sécurise les comportements en calculant instantanément les alternatives…
Les technologies entretiennent donc une relation ambiguë avec le temps qui les environne ; tantôt elles le distillent, tantôt elles l'explorent et le creusent, en cherchant toujours à interroger les possibles de l'art.
4 / Limites
Pour autant que les nouvelles technologies puissent comporter des avantages indéniables dans le cadre de la muséologie, elles apparaissent pourtant limitées. En effet, elles semblent requérir quelque chose en amont qui puisse les orienter. L'utilisation de la psychologie[54] et de la sociologie parait donc essentielle pour se mettre à la place du spectateur et ainsi concevoir une scénographie qui puisse répondre aux attentes du spectateur. Par conséquent, la technologie doit s'aborder au point de carrefour où elle se situe, entre sciences dures et sciences humaines.
De plus, les nouvelles technologies s'offrent à toutes sortes de détournements et de piratages. Leur complexité et leur utilisation désormais courante dans diverses sphères de la société peuvent être interprétées comme une provocation, un défi lancé à toute personne désireuse de démontrer son habileté ou de nuire à un établissement[55]. Les musées doivent alors faire appel à des modérateurs pour gérer le « user generated content » et réguler les effets pervers des nouvelles technologies, sans verser dans la censure, afin que le visiteur ait tout de même la possibilité de s'approprier l'outil technologique, de jouer avec lui et de le détourner à des fins artistiques ou critiques.
Enfin, les nouvelles technologies doivent composer avec l'universalité et la singularité des œuvres et des publics qu'elle prend en charge. Elles doivent en effet remplir le difficile pari de proposer une offre pouvant s'accorder aux attentes de tous les publics, de concilier donc l'universalité d'un même parti pris muséologique qui puisse satisfaire la singularité de chacun. Il en est de même avec les œuvres, les nouvelles technologies doivent en effet réussir à prendre en charge la totalité de la collection, mais dans la singularité de chaque œuvre.
Elles doivent donc réussir à formuler une approche cohérente d'une collection, tout en s'adaptant aux originalités de chaque œuvre.
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Publié le 04/08/2009, modifié le 10/08/2009
Notes
[40] Bernard Stiegler, les espaces critiques collaboratifs, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 14/10/2008
[41] Bernard Stiegler, les espaces critiques collaboratifs, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 14/10/2008
[42] Isabelle Garron - les dispositifs de mobilité, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 06/06/2007
[43] Silvia Fillipini-Fantoni - les dispositifs de mobilité, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 06/06-2007
[44] Sam Stourdzé, vers des communautés d'amateurs, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 06-06/2007
[45] Cité de la musique, http://www.cite-musique.fr/francais/Default.aspx
[46] Lamunière, Simon, Musées virtuels : une réalité augmentée
[47] Philippe Dubé, les modèles économiques et le tourisme, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 11/03/2008
Ligne THD-Culture
[48] Philippe Dubé, les modèles économiques et le tourisme, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 11/03/2008
[49] Interview de Paul Virilo, auteur de "Vitesse et Politique: essai de dromologie", http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2151166,CmC=2395272.html
[50] Elizabeth Caillet, les espaces critiques collaboratifs, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 14/10/2008
[51] Hennion, Réflexivités, L'activité de l'amateur
[52] Roland Topalian, participation du public/personnalisation, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 09/05/2007
[53] Musso Pierre, Séminaire préparatoire aux entretiens du nouveau monde industriel 2009 (La nécessité de la très longue durée), http://amateur.iri.centrepompidou.fr/nouveaumonde/enmi/ldt/index/iriensci_viipierremusso, 2009
[54] Stephan Schwan, les instruments de perceptions, IRI : séminaire muséologie, muséographie et nouvelles formes d'adresse au public, 11/02/2009
[55] Wark Ken, Entretiens du nouveau monde industriel 2008 (Les technologies relationnelles comme technologies politiques), http://amateur.iri.centrepompidou.fr/nouveaumonde/enmi/ldt/index/xixkenwark, 2008


