L'Internet et les amateurs de livre

Dans un récent entretien avec Jean-Claude Carrière, Umberto Eco rejette l’idée d’une éventuelle disparition de la lecture au profit de nouveaux médias : « Avec internet, nous sommes revenus à l'ère alphabétique. Si jamais nous avions cru être entrés dans la civilisation des images, voilà que l'ordinateur nous réintroduit dans la galaxie de Gutenberg et tout le monde se trouve désormais obligé de lire. » Internet est devenu un lieu de lecture rapide, dispersée, favorisant l'émergence de nouveaux comportements différents de la lecture profonde requise par un livre. Etre lecteur-de-livre et internaute c’est toutefois concilier ces deux modes de lecture, et nous voudrions ici nous pencher sur l'influence qu’exerce cette nouvelle configuration médiatique sur les pratiques des lecteurs et examiner l’évolution de leur identité.
Aujourd'hui, la population des lecteurs est courtisée par de nouveaux réseaux sociaux en ligne qui leurs proposent d'exprimer leurs opinions, leurs goûts, leurs réactions, de lister leurs lectures et d’explorer celles des autres. Des clubs et cercles virtuels de lecteurs voient le jour, avènement de nouvelles voies de sociabilité, des sites de réseau sociaux proposent des interfaces pour canaliser cette activité. Nous sommes témoins de l’apparition de nouvelles moeurs, de nouvelles pratiques liées au livre, créées et diffusées à partir d’internet : le bookcrossing, ou chasse au livre ; des forums de lecteurs dont certains évoluent en une gigantesque exégèse participative comme, par exemple, houseofleaves.com consacré au roman La Maison des Feuilles (House of Leaves) de Mark Z. Danielewski.

1. Les communautés de lecteurs

L’amateur de livre, avec la multiplication des blogs et des services de notation et de commentaires disponible sur internet s’est volontiers mué en critique amateur. C’est cette parole que désirent aujourd'hui capter des réseaux sociaux créés spécialement pour les lecteurs, qui lient le principe de communauté internet à des applications de catalogage social permettant de produire et de partager la liste de ses livres, et surtout d’engendrer et d’utiliser un nuage de méta-données formé autour d’eux.Le plus important des sites américains de réseau social pour lecteurs, Librarything, fondé en 2005, compte près de 900000 utilisateurs. Il permet de créer un inventaire de sa bibliothèque personnelle, de poster ses propres chroniques et de découvrir des membres ayant des goûts similaires. Librarything tient à se démarquer de ses principaux concurrents comme Goodreads ou Shelfari par la pluralité des sources permettant de trouver et inscrire des ouvrages bien au delà du seul site Amazon, en utilisant les ressources de grandes bibliothèques nationales, soit 695 bases de données et 34 langues (par exemple, la bibliothèques du congrès pour les Etats-Unis, et, pour la France, le catalogue de l’École Normale Supérieure de Paris et le SUDOC, le catalogue du Système Universitaire de Documentation).

Ces grands sites américains accueillent majoritairement une population anglo-saxonne, même si Librarything propose une interface alternative en français. Des sites francophone comme l’Agora des Livres (agoradeslivre.com), Babelio (babelio.com, 10190 membres, 23130 critiques), Booknode (booknode.com) ou Libfly (libfly.com, 16684 membres, 15465 critiques) ont donc tiré les leçons de l’émergence de ces réseaux et de l’intérêt qu’ils suscitent et révèlent la place qui existe en France pour le développement de telles communautés.

Ecologie des réseaux sociaux.

Plusieurs modèles s'opposent : Librarything privilégie une présentation sobre, se réclame d'une communauté de bibliophiles et revendique son lien avec un réseau de librairies de quartier, en proposant simultanément, avec des liens vers les grands sites de vente en ligne, des fonctions de recherche pour trouver le livre dans la librairie la plus proche. Le site va jusqu’à proposer une application iPhone de géolocalisation, Local Books, qui indique la carte des librairies dans le périmètre de l'utilisateur ainsi que tous les événements susceptibles d’intéresser des amateurs de livres (lectures, dédicace etc.). Une telle application se veut ainsi le modèle d'une communauté de pratiques centrées autour du livre. Shelfari se rapproche, de son côté, de sites comme Myspace ou Facebook puisqu'il adopte une présentation axée sur le statut plutôt que sur la liste de livres comme chez la plupart de ses concurrents. De même, il reprend la même terminologie amis/friends et mets en avant la liste par icônes de l’activité des contacts. A l’instar de Facebook, il permet donc instantanément de se tenir au courant des activités d’un cercle d’amis ou de connaissances. Cette similitude n'est pas fortuite et Shelfari a développé une application proposée sur Facebook qui représente dans une petite étagère virtuelle les lectures de l'utilisateur, tout en pointant vers le site lui-même. Ce genre de circuit est extrêmement révélateur du rôle, qu'a acquis Facebook, d'agrégateur et propagateur d'autres réseaux sociaux émergents : c'est ainsi que de proche en proche, par amis ou connaissances interposées, ceux-ci gagnent en visibilité et en membres, sans que Facebook lui-même perde en fréquentation.

Créer un réseau social sur internet nécessite d'acquérir de la visibilité et de la popularité, et, avec ses 350 millions de membres, Facebook accumule un poids démographique exemplaire : un réseau social naissant espère toujours prendre de la vitesse en se propageant de proche en proche, à l’occasion d'un buzz médiatique, jusqu’à ce qu’une masse critique soit atteinte et que s’engendrent assez d’interactions pour que le site maintienne son niveau d’activité et continue d’attirer l’attention. Mais Shelfari est aussi un bon exemple du manque d'éthique de certaines compagnies, trop pressées d'obtenir une audience suffisante. Deux pratiques lui sont en effet reprochées : le manque de visibilité dans les choix d'inscription, qui pré-selectionnent d'emblée et abusivement l'intégralité du carnet d'adresse de l'utilisateur voulant lancer des invitation, et un exercice d'astroturfing assez maladroit, ce néologisme propre à l'internet désignant l’inscription de centaines de commentaires élogieux sur différents sites, dans le but d’élever sa côte de popularité en même temps que son rang dans les moteurs de recherches.

La question du modèle économique choisi par ces sites passe principalement par des liens publicitaires autour des livres consultés, et pour certains par un abonnement à l’année à partir d’un certains nombre de livres inscrits (Librarything à partir de 200 livres inscrits propose 10 $ pour 1 an et 25 $ à vie. Babelio à partir de 300 livres inscrits propose 10 € pour un 1 an et 30€ à vie). Le rachat intégral de Shelfari par Amazon en 2008 montre le puissant intérêt pour un site de vente de livres d'encourager le développement d'un réseau consacré à ses clients potentiels. Le site qui tirait déjà la majorité de ses revenus de liens vers Amazon, dispose désormais de l’immense base de données graphique d’Amazon, notamment les couvertures de livres, éléments essentiels à son interface très ergonomique.

Lectures passées, présentes, futures.

C'est sur cette étagère virtuelle (à laquelle renvoie le Shelf de Shelfari), devant les couvertures colorées permettant une identification très visuelle, qu'apparaît de la manière la plus claire cette tripartition, commune à la plupart des sites de catalogage social, entre les livres qu'on a lu, les livres qu'on lit et ceux que l'on désire lire.

La liste des livres que l'on a lus dresse un portrait des goûts et de la culture personnelle de l'utilisateur, le service essentiel de ces sites de catalogage étant d'en fournir une trace accessible et interactive. Pour le lecteur c'est la possibilité d'avoir une représentation virtuelle de sa propre bibliothèque ou de ses lectures passées. D'un point de vue commercial c'est la base de donnée dont rêvent les vendeurs de livre et que les clients dressent par le menu de leurs affinités. La constitution d'une bibliothèque virtuelle, passe dans un premier temps par la saisie des titres, des codes ISBN et même du code-barre du livre reconnu par une webcam. Autour de chaque livre, peut être associé un nuage de « tags », de thèmes, de liens vers d'autres oeuvres et c'est selon cet ajout cumulatif de mots-clefs qu'opère le principe de la folksonomie (en anglais « folksonomy », c'est à dire une classification collaborative, spontanée et décentralisée, par le biais de « tags » ou étiquettes) Ces réseaux de mots alimentent des moteurs de recherches internes aux sites. Sur le modèle de l'IMDb.com, l'Internet Movie Database, une gigantesque base de données collaborative qui s'est imposée comme la référence anglophone de tous les amateurs de cinéma, les grands sites anglo-saxons tels Goodread, Librarything ou Shelfari proposent systématiquement pour chaque livre une page dont les champs devront être nourris par les utilisateurs, du synopsis aux citations marquantes, en passant par les descriptions de personnages, un glossaire ou des détails sur l'édition du livre. Sur Babelio, les membres ont la possibilité de rassembler des liens et des contenus multimédias, par le biais d'un système agrégateur de vidéos Youtube ou Dailymotion pour associer à une page, qui une vidéo montrant la lecture d'un extrait par un acteur, qui un enregistrement d'époque de l'auteur déniché sur internet. Selon la formules d'Adam Greenfield, ces bases de données sont « clickable searchable, queriable », c'est à dire, si l'on forge des traductions littérales, « cliquables, recherchables et interrogeables », ces trois conditions reflétant l’identité essentielle des nouveaux objets du Web 2.0. Ce sont précisément ces caractéristiques qui favorise actuellement le rapprochement du contenu de certains de ces sites et des bibliothèques publiques, le but de l’opération étant d’enrichir mutuellement leur catalogues de toutes ces méta-données produites par les utilisateurs ( tags, citations, critiques). On assiste donc à une évolution de l’interface publique des catalogues informatisées des bibliothèques, plus couramment appelés OPAC (Online Public Access Catalog). L’exemple le plus récent étant le choix par la Bibliothèque de Toulouse de Babelthèque, une extension du site Babelio, pour importer les données du site, et permettre aux utilisateurs de la bibliothèque d’enrichir le catalogue et de mutualiser ces informations avec des bibliothèques partenaires. Le contenu généré par les utilisateurs est ici considéré comme une véritable ressource, qui enrichira les recherches des lecteurs en misant sur l’interactivité proposée par les services informatiques des bibliothèques. Un des défis de ces partenariats étant la stabilité de ces réseaux sociaux, moins pérenne que celle d’une bibliothèque. De fait l'attachement à un site est lié au soin et au temps qu'a pris l'utilisateur à y rentrer toutes ses données personnelles, et qu’il n’a pas envie de répéter. Mais les réseaux sociaux essaient aussi de devenir un lieu de vie et de conversation pour les lecteurs, par le biais des discussions qui s'ouvrent autour de chaque livre, des débats ou des questions qui s'engagent dans des espaces d'expression appropriés. Sur Shelfari, l'utilisateur peut très bien afficher plusieurs lectures en même temps, dans l'espace central de sa page principal, ce qui pourrait représenter à l'instant t des lectures parallèles, concurrentes, des livres empilés sur une table de chevet, des livres commencés et jamais terminés, des livres lus dans différents domaines pour différentes raisons, ce qui reflète cette réalité quotidienne du lecteur qui peut avoir plusieurs lectures. Mais le temps de l'internet n'est pas celui du livre, et les modifications de ce statut culturel suit forcément un rythme plus lent que, par exemple, la mise à jour permanente sur le réseau social par blogging appelé Livejournal, où l'utilisateur peut indiquer à chaque entrée la musique et le nom du groupe qu'il écoutait à ce moment précis. Contrairement à l'écoute d'un morceau, ou au visionnage non critique d'un film, l'activité de lecture est souvent faite d'arrêts et de reprises. Une lecture ne peut pas avoir de durée préconçue, puisqu'en dépit du nombre de page, elle dépend entièrement du rythme de vie et de lecture propre à chaque lecteur. Le temps réellement passé sur un livre est difficilement mesurable tant il est soumis aux contingences, aux humeurs, aux instants propices et aux interruptions. Du point de vue de l'internet, cette liste de lectures en cours peut donc paraître étrangement immobile. Les lecteurs-de-livres qui utilisent ces sites se situent à la rencontre de ces deux modes de lecture, la lecture profonde et le survol procédant par manipulation d'une multiplicité d'informations rapidement réactualisées, prouvant la possibilité d'une alternance entre le texte continu et le fragment. Enfin, la liste des livres que l'on désire lire, mélange plusieurs choses : des livres dont on a programmé la lecture, des livres qui ont attiré notre attention, des livres que l'on possède, des livres que l'on désire acheter ou se voir offrir (c'est le principe de la wishing list). Cette série a donc une fonction individuelle, qui fixe des désirs encore fluctuants et informulés, et une fonction sociale, attachée à des cycles d'acquisitions, d’offrandes et de prêts. Que les trois séries apparaissent intégrées dans la même interface, comme dans Shelfari, traduit aussi la volonté pour les annonceurs de s’approprier cette liste, en arrivant à inscrire et influencer le choix du « prochain livre ». Un lecteur en étant rarement à son dernier livre, et la littérature mondiale étant impossible à épuiser, il y aura toujours une prochaine lecture, c'est ce qui fait du lecteur passionné un consommateur aussi régulier. A partir de la liste des livres lus, des algorithmes ont donc pour mission de proposer des conseils par contiguïté sur le modèle qui a contribué au succès d'un site comme Amazon, « Si vous avez aimé ceci vous aimerez peut-être cela » ou « Les personnes ayant lu ceci ont lu cela ». Cependant, l’intérêt de la plate-forme dépasse de loin le conseil des automates, puisqu’il est possible d’explorer les conseils des utilisateurs, de découvrir des œuvres en parcourant des répertoires, en participant à des conversations. Il est en effet rare que l'on se saisisse d'un livre dont l'auteur nous serait parfaitement inconnu, et dont le le titre nous resterait totalement étranger : même si la référence est lointaine, on s’intéresse souvent à un livre parce qu'on en a déjà entendu parler ; internet concurrence aujourd'hui les médias traditionnels dans ce rôle d’influence culturelle et de bouche à oreille virtuelle. Par un mouvement de balancier qui pousse le consommateur d'objets culturels à s'en faire le juge, le lecteur est particulièrement porté, par la nature langagière du livre, à en devenir le critique, à mesurer son plaisir de lecture, à juger du style et à vouloir faire entendre son avis, positif, négatif, parfois perplexe.Sur les sites d'achats en ligne, la consultation des commentaires laissés par les usagers est devenue presque rituelle, leur nombre permettant de peser le pour et le contre. L’importance dans la popularité d’un livre de ces critiques sur internet est telle que, selon un modèle initié par Amazon qui a choisi d’envoyer gratuitement certains livres dès leur parution à ses commentateurs les plus actifs, des sites commes Librarything ou Babelio s’engagent dans ce type de stratégie proactive. Ainsi, sur Babelio, Masse Critique consiste en un tirage au sort destiné aux membres possédant un blog littéraire, à qui on propose de recevoir gratuitement un livre en échange d'une critique. Des maisons d'édition petites et grandes ont choisi de profiter de cet échange : Laffont, Julliard, Presses de la cité, Belfond, XO, Oh, L’Altiplano, le Seuil, Arte Editions, Editions Sud Ouest, Jigal, Stock, Grasset, JC Lattès, Hachette Littératures, Fayard, Pocket, 10/18, Fleuve Noir, Kurokawa ou L’Amourier... Ainsi, une masse de textes sur le texte est produite, accréditant la notion de paraxtexte, développée par Gérard Genette, comme la somme des informations qui environne le texte d'un livre : nous sommes témoins du développement d'une nouvelle sphère des critiques amatrices, d'un épitexte dilettante environnant chaque livre. Ce flux correspond aussi au besoin des lecteurs d’avoir, en temps réel, accès à plusieurs sources d’informations pour se situer dans une offre toujours plus diverse. On peut en voir une matérialisation surprenante, dans la présentation au T.E.D. du prototype Sixthsens par Pattie Maes, où un projecteur portable identifie et interagit avec les objets en présence, pour composer une réalité augmentée, ici des commentaires projetés sur l'intérieur même d'un livre. pastedGraphic.pdf ¬ (voir la vidéo complète : http://www.ted.com/talks/pattie_maes_demos_the_sixth_sense.html ).

À livre ouvert

Ouvrir un livre, c'est l'accepter dans son intimité, mais c'est aussi aujourd'hui se situer potentiellement dans l'espace public. L'existence des réseaux sociaux consacrés aux lecteurs, modifie le rapport au livre en cela que le lecteur peut instantanément trouver et s'adresser à des gens qui ont lu le même livre que lui, ou qui lisent simultanément le même livre que lui. On connaît le lien de sympathie implicite qui naît brièvement du fait de voir quelqu'un lire le même ouvrage que soi dans les transports en commun. Voir un livre qui nous est cher dans les mains d'autrui n'est jamais anodin, or c'est par ce point de contact que ces réseaux spécialisés espèrent encourager une nouvelle forme de sociabilité. D'un autre côté, c'est le côté démonstratif de la lecture qui est clairement encouragé : il ne s'agit plus seulement de lire mais de dire qu'on lit, et ce qu'on lit. Quand nous lisons, la couverture dresse vers l'extérieur, vers les autres une certaine forme d'étendard, ou de vitrine, que l’on cherche rarement à cacher ou à couvrir. Ici ce geste est démultiplié à l'échelle de l'internet. On voit rapidement les dérives possibles d'une telle transparence : la lecture participe de l'intimité, surveiller les lectures d'un enfant ou d'un adulte, c'est garder l'oeil sur sa vie intellectuelle. Or une des caractéristiques de la lecture profonde était aussi de pouvoir constituer une lecture privée, les lectures personnelles constituant une sphère très particulières de l'intimité. Aussi peut on penser que toute une zone de la lecture échappera au radar, et que des enfers de différents genres seront omis dans le recopiage des titres. Il existe aussi un secret de la lecture, où le lecteur garde le livre par devers lui : la ligne de démarcation que chacun trace entre intimité et publicité, transparence et opacité, est un des enjeux majeurs de l'évolution des réseaux numériques.

2. Le bookcrossing ou le livre ambulant.

Le principe du bookcrossing est simple, il consiste à déposer dans des espaces publics un livre dont on espère qu'il sera lu par un parfait étranger. Sur “une table de café, un siège de métro, un banc public…” selon l'expression du site Bookcrossing.com, qui, en permettant d'enregistrer le livre et de signaler sa trouvaille, transforme ce qui pourrait être un abandon pur et simple de l'objet en un acte rassemblant tous les gens entrant en contact avec ce livre, une forme de club de lecture fluctuant et décentralisé. L’idée, lancée aux Etats-Unis en 2001 par Ron Hornbaker qui a inventé le terme et conçu le site s’est rapidement propagée jusqu’en Europe et, en septembre 2009, le site comptait plus de 814,000 membres avec 5,800,000 livres “libérés”, c’est .à dire mis en circulation dans l'espace urbain. Une ville comme Singapour a été auto-proclamée zone de bookcrossing et la dimension internationale de cette communauté est clairement visible sur le site, qui se décline en douze portails et autant de langues différentes. Un nombre inconnu de ces livres aura pu souffrir des intempéries, être jeté comme détritus, mais il n’est pas exclu que certains d’entre eux, disparus corps et biens refassent surface après un cheminement incertain. Plutôt que de stocker dans des endroits inaccessibles ou de jeter des livres, le but est de les remettre en activité : à côté du livre domicilié émerge un modèle ambulant, sans attache mais caractérisé par des connexions, des signalisations, des émissions, des directions. Un livre peut se charger au fil de ses propriétaires ou plutôt de ses lecteurs successifs, d'annotation, de marques, de signes, porter les traces de sa dérive. L'internet étant le moteur de ce jeu de ricochets auto-organisé et participatif, par le biais d’une simple adresse, d’un simple lien. La culture internet est particulièrement friande des boutons « Share » (partager), qui permettent de transmettre instantanément, de rapporter une information, un contenu. Ici il s’agit d’un acte concret et ouvert sur le monde matériel, et pourtant les deux participent d’une envie de constituer un maillon dans une chaîne ininterrompue, où le courant de l’information passe, où la culture se transmet. Quand la lecture est une passion, prêter, offrir, passer un livre n’est jamais un acte anodin. C'est considérer que le livre est vivant quand il est entre de bonnes mains. De la posture de récepteur de ce texte qui est d'une certaine manière l’objet du don de l'auteur, le bookcrosseur est en mesure de redevenir un émetteur et de transmettre ce don vers un autre lecteur, improbable, inconnu. Laisser un livre dehors, disposé en quelque lieu inattendu, oser se décider à ramasser un livre semblant abandonné sont deux actions physiques, mais qui, selon les règles du bookcrossing sont redoublées par deux actions numériques : l’inscription du livre sur le site avec l'impression d’un macaron et, à l’autre bout de la chaîne, la saisie du code du livre trouvé. Avec des moyens techniques rudimentaires (une imprimante, un “sticker”), le marquage du livre lui confère une double existence physique et virtuelle ; Au code-barre, commercial, avec lequel le livre est vendu, s’ajoute un second code, “social” celui-là, puisqu’il raccroche l’ouvrage à un site communautaire. La traçabilité épisodique de ces livres les rattache d’ailleurs eux-même à une communauté-de-livres en liberté, ornés plus ou moins discrètement du macaron du bookcrossing. Ces livres sont en quelque sorte sorti du système de la possession ou de la revente. En suivant l’itinéraire d’un livre, on peut le voir parfois ressurgir après des jours, des mois, voire des années d'absence selon le temps que prendra le découvreur à le redéposer dans la ville : la traçabilité n’agit pas comme moyen de surveillance ou de contrôle, mais comme témoin de l’errance du livre. Le bookcrossing, enmettant des livres sur le chemin des passants, questionne notre rapport avec ce support, mais aussi avec notre environnement : les yeux rivés sur un écran de portable, dans un désinvestissement du monde physique, fait-on encore attention à ce genre de détails‌ Beaucoup d’inhibitions peuvent empêcher de ramasser un livre. Ainsi, l’autocollant “je ne suis pas perdu”, en fait un objet ambigü puisqu’il semble abandonné, et fournit en même temps un prétexte à la curiosité. Le livre offre pourtant lui aussi, paradoxalement, une forme de virtualité : l'objet du bookcrossing est une double incitation à prêter attention à son environnement, et à se plonger dans des lectures, dans l’univers d’un livre. Trouver un livre ainsi laissé, non au plus offrant, mais au plus désirant c'est trouver sous sa forme concrète un conseil de lecture : il peut être un livre que l'on a pensé lire, ou le plus souvent, un livre que l'on n’aurait pas lu de soi-même, non un livre d'occasion mais l'occasion d'un livre. Entre celui qui pose sciemment, et celui qui découvre par hasard s’établit aussi une rencontre anonyme, par livre interposé. La faible probabilité que le livre soit ramassé et lu est amplifiée par l’intensité des flux urbains, le nombre de personnes en transit dont la trajectoire croisera celle du livre. C'est toutefois le hasard qui préside à cette possibilité de lecture, qui reste pour le découvreur une véritable coïncidence. Cette série d'événements peut provoquer des découvertes, des correspondances, des rencontres. Le site internet donne un référent, un lien commun à toute cette dispersion d’ouvrages. L'interface permet de voir quels livres sont en circulation (par exemple dans de nombreuses villes françaises, où l'on peut suivre et par arrondissements les dernières nouvelles d'un livre dans la nature et leurs avis de recherche), l'invitation consistant, si la trouvaille était concluante, à prendre le relais. En mai 2005, Caroline Martin des éditions Harper Press déclarait y voir un certain manque à gagner pour les maisons d’édition, en évoquant Napster, le site de partage de musique. Un livre seul, objet incongru dans le paysage urbain, agit comme un symbole, il s’agit bien en quelque sorte d’une micro-économie parallèle, mais basée sur le don plutôt que sur la vente, sur la valeur culturelle de l’oeuvre plutôt que sa valeur économique, évoquant ainsi l’échange symbolique identifié par Marcel Mauss et relayé en son temps par Baudrillard. Mais la crainte énoncée plus haut néglige un principe essentiel au bookcrossing : la promotion de la lecture et de l’amour des livres. Ainsi, il n’est pas rare que des bookcrosseurs achètent certains de leurs livres en double pour en libérer un, et la découverte d’un livre peut relancer le goût d’un passant pour la lecture. Le bookcrossing peut devenir pour les plus passionnés une véritable source d'approvisionnement en livres, mais c'est essentiellement une entreprise à but non lucratif pour propager le goût des livres, dont la décrépitude serait bien plus menaçante pour le monde de l'édition. Au sein de cette dynamique qui relie à sa manière le monde réel et le monde virtuel, certaines zones ou lieux-dits deviennent par consensus des hotspots (un terme plus largement utilisé pour désigner un lieu doté d’une connexion wifi) officieux, où il y a toujours de grandes chances de découvrir des livres. Au sein de la communauté des bookcorsaires, on peut remarquer l’apparition de deux nouvelles pratiques, par correspondance cette fois. Le bookring, qui consiste à ouvrir sur internet la liste d’un cercle de lecteurs, qui s’inscrivent puis s’envoient à tour de rôle le livre ou une série de livres, tout en annotant le journal virtuel qui rend compte de l’opération. A la manière d’un boomerang, le livre revient ainsi à son expéditeur à la fin de toutes les lectures. Le bookray est un cercle de lecture qui n’est pas destiné à se fermer, évoluant indéfiniment au fil des inscriptions, selon une ébauche de mouvement perpétuel. La réception du livre est encore et toujours liée à la promesse d’un renvoi, mais cette fois-ci tout le processus est rendu public, la communauté étant renforcée par ces flux, ces migrations d’objets parfois internationales. Ces lecteurs curieux, curieux lecteurs provenant de milieux et de localités variées, peuvent se retrouver lors d’I.R.L. (In Real Life), qui sont l’important pendant physique des communautés numériques. Ces réunions peuvent occuper un point précis ou des parcs entiers, alors changés en zone de lâcher de livre. Le bookcrossing étant un art de la bouteille à la mer, le terme anglais bookcrosser est souvent remplacé en français par un bookcorsaire mettant l'accent sur la chasse au trésor, des livres pouvant être déposés au vu et au su de tous ou dans des lieux discrets. Or regarder l'espace urbain comme un terrain de jeu ou un terrain de découverte, c'est aussi une manière de réinvestir la ville et d'y créer des péripéties. Internet achève de constituer une identité de lecteur originale en propageant un lexique et un glossaire inventés et adoptés au fil des discussions sur les forums. Sur les sites de réseaux sociaux et de catalogage social, le livre peut devenir un point commun : au sein du bookcrossing, le livre devient un bien commun. Dans tous les sens transparaît la volonté de ne plus se retrouver seul face à un média, mais de faire primer l'échange, le partage. L'existence du texte comme expérience partagée, histoire vécue, est le ciment de ces micro-républiques des lettres qui naissent sur le Net. Naît alors un lieu en commun pour partager ses lectures, c'est à dire à la fois le lieu pour interroger d'autres lecteurs et pour approfondir sa propre quête.

3. Pour une maison des feuilles

Les adresses internet qui se multiplient sur les quatrièmes de couverture, si elles renvoient pour la plupart au domaine de la maison d'édition et à ses catalogues, désignent dans certains cas des lieux où la lecture peut se continuer, comme le démontre la considérable activité du site houseofleaves.com qu'il convient de resituer rapidement. House of Leaves, paru en 2000, est le premier livre de Mark Z. Danielewski, remarquable succès d'édition pour un premier livre très original traduit par Claro sous le titre La maison des Feuilles aux éditions Denoël. C'est un livre labyrinthe qui propose au lecteurs des trajectoires à travers des narrations parallèles dans un systèmes de notes et de renvois, utilisant une typographie extrêmement sophistiquée, différents sens de lecture et remplissant les caractéristiques d'un ouvrage ergodique qui incite le lecteur à s'engager intensément dans la manipulation du texte et de ses significations. Ce n'est donc pas un hasard si Mark Z. Danielewski était en 2009 l'invité de l'IRCAM et du Centre Pompidou à l'occasion du symposium des "Sentiers qui bifurquent" au sein du festival AGORA, pour un colloque sur "La complexité dans les arts et la science". Le site houseofleaves.com, dont l'adresse apparaît au revers du livre et dans cet espace que Genette appelle le péritexte, héberge un forum qui a pris une dimension tout à fait particulière, puisque depuis dix ans, des « générations » de lecteurs se sont succédées dans une gigantesque exégèse, une discussion à plusieurs étages explorant les niveaux de fiction, les interprétations de tous les mystères proposés par le livre. Certains lecteurs, encore en cours de lecture, viennent en quête d'un éclaircissement, d'autres veulent témoigner de leur ressenti, d'autres du fruit de leurs recherches et de leur relectures, d'autres encore veulent simplement partager le rêve ou le cauchemar inspirés par le récit. Huit sections différentes sont consacrées à chacune des traductions existantes, le titre du livre en japonais, en allemand, en français ou en néerlandais, exprimant très typographiquement la dimension internationale qui peut émerger de toute communauté constituée autour d'un ouvrage. Le livre lui-même est parsemé de fragments en français, en allemand, des citations de Bachelard aux vers en ancien anglais qui appellent aux recherches philologiques et aux traductions, à l'image du personnage principal, Johnny Truant, qui recompose à ses risques et périls un manuscrit extrêmement dispersé. La communauté anglophone est bien sûr la plus imposante, mais le forum français a aussi permis la constitution d'une communauté de lecteurs sensibles à la littérature contemporaine, dont certains membres ont créé leur propre site, le Fric Frac Club et même fondé une revue littéraire, Cyclocosmia. Il est intéressant de noter que les membres bilingues du forum, ont pu jouer des rôles d'intermédiaires en traduisant, d'une section linguistque vers une autre, des sujets particulièrement intéressants. On observe sur le site un brassage d'origines, d’âges et de niveaux d'études très différenciés et des points de vue émis depuis des cultures variées sur les références, les sources, les citations et les clins d'oeil qui fourmillent dans le texte. A l'intuition d'un participant, un autre peut adjoindre une citation précise, pour la confirmer ou l'infirmer. Le travail en commun, initié par un membre, poursuivi par un autre, compilé par un suivant a permis d'établir de vastes chronologies sur les événements qui prennent place dans le livre, de décrypter patiemment des codes numérologiques ou alphabétiques dissimulés par l'auteur dans des notes ou dans des lettres, utilisés par les personnages ou dépassant l'oeuvre. Au fil du temps sont apparues des théories qui attribuent successivement aux différents personnages principaux la paternité de l'ensemble des niveaux de fiction, et ces dernières constituent un appareil critique apocryphe que tout lecteur peut visiter, s'approprier, débattre. Le site étant en activité depuis dix ans, certaines questions ouvertes sont encore discutées des années après et des réflexions, des éléments de réponse, des rebondissements, peuvent être séparées par des minutes ou des mois, fournissant aux débats une temporalité originale. De fait, aucune conversation n'est jamais fermée, à l'image d'un entretien sans fin et, au vu de l'ampleur du corpus, une peur constante des anciens utilisateurs du forum serait qu'ils en viennent à se répéter indéfiniment : aussi la principale injonction faite aux nouveaux venus est d'explorer le forum par la fonction "recherche" avant de poster une question déjà débattue mille fois, de lire avant d'intervenir. Or ce qui transparaît dans le fait qu'il y ait beaucoup plus de visiteurs que de scripteurs sur le forum, c'est l’allure d'ouvrage collectif prise par le site, dont la simple consultation devient elle-même presque inépuisable, plongée dans des digressions vers des sujets mythologiques, artistiques, scientifiques, voire des théories numérologiques. Une des particularités inexpliquées du livre, le mot house qui apparaît en bleu dans toute ses occurrences (sauf une), est ainsi transposée sur le site, au moyen d'un code php : dans quelque langue qu'on l'écrive le mot « maison » y apparaît toujours en bleuté, formant ainsi une continuité de la page à l'écran et une persistance de l’identité du roman. La couleur bleue a, parmi ses nombreuses significations possible, un usage particulier sur internet, celui de l'hyper-lien qui transforme chaque mot ainsi marqué en un puits ou un tunnel, sans qu'il soit ici possible dans ce cas-là de cliquer dessus, d'y pénétrer, de découvrir ce qu'il y a de l'autre côté. Le livre est matériellement achevé mais le site est toujours en expansion, ce qui rappelle un des thèmes principaux du roman, une maison plus grande de l'intérieur que de l'extérieur suggérant de terrifiantes immensités. Le forum devient ainsi une somme d'expériences, et sa durée de vie permet d'observer une condensation de toutes ces interventions individuelles, une sédimentation de toutes ces réflexions qui vont jusqu'à composer une nouvelle sorte de labyrinthe littéraire. La production de texte s'étend sur des centaines de pages, interconnectées par des références internes, parcourues de digressions. Qu'il soit ou nom l'architecte derrière ce site, l'auteur en est un visiteur silencieux, parfois interpellé, qui a pu observer, chose rare pour un artiste, le cheminement des esprits au sein de l'édifice qu'il avait lui-même longuement et patiemment composé. Après plusieurs années, il en a fait un usage tout à fait original quand il a contacté par son biais un groupe de lecteurs parmi les plus impliqués dans la lecture en profondeur de House of Leaves. Au sein d'un forum secret, il a pu leur demander de soumettre de vastes séries de dates, d’événements, de personnages historiques, d’éléments de faune et de flore qui leur étaient particulièrement signifiants, de manière à s’en servir de matériau brut où puiser pour la composition de certaines structures et énumérations de son second ouvrage, Only Revolutions (publié sous le titre O Révolutions, traduit par Claro aux éditions Denoël). C'est à ce groupe qu'il a pu soumettre une ARC (advanced reader copy) de son nouvel opus avant sa publication. L’écrivain a pu ainsi compter sur un collège varié de relecteurs et de contributeurs. En 2006, l'ouverture du forum public consacré à Only Revolutions et à toutes ses traductions laisse penser que d'autres créations viendront tour à tour prendre place sur ce site constituant l’empreinte en creux d'une oeuvre extrêmement sensible aux propriétés du livre papier, mais parfaitement consciente de l'importance de l'internet pour les lecteurs du XXIème siècle. La langue très poétique d'un livre comme Only Revolutions, sa hauteur esthétique peuvent exiger beaucoup du lecteur, mais cet effort et ses fruits sont destinés ici à se partager, apportant de nouvelles dimensions à la lecture. * Plus que jamais le lecteur-de-livre écrit et communique. Le développement des technologies peut fournir des outils interactifs inédits à ces lectures/scriptures sur le plan de l'analyse, de l'annotation et de la communication. Il est clair que les outils d'annotation numériques favorisant la constitution de bases de données autour d'un livre auront un rôle à jouer dans l'évolution numérique de la littérature, ce qui conforte l'I.R.I. dans son hypothèse de l'apparition d'une génération d'amateurs actifs par le biais d'outils collaboratifs. Dans le contexte actuel de la multiplication des plates-formes de lecture numérique et des nouveaux modèles économiques d'une édition détachée du papier, ces communautés liant lecture et interaction sur le web peuvent être amenées à jouer un rôle non négligeable. Cette réactivité du Net favorise aussi un droit de réponse que s'accordent les lecteurs. La participation de ces derniers à la construction du sens se prolonge désormais dans un espace interactif d’action herméneutique, un espace qui déborde le domaine classique des critiques professionnels et où, on l’a vu, même l’auteur a en retour un accès productif, amenant ainsi à une reconfiguration vraisemblable de la scène et des acteurs de la littérature.

Liens utiles

En français :

Le catalogue interactif de la Bibliothèque de Toulouse, enrichi des critiques de Babelthèque : http://catalogues.toulouse.fr/web2/tramp2.exe/log_in‌setting_key=BMT1

Sur le choix de l'OPAC de la bibliothèque de Toulouse http://bibliotheque20.wordpress.com/2009/03/17/librarything-vs-libfly-vs-babeltheque/ http://www.vagabondages.org/post/2008/04/21/25-outils-de-reseaux-sociaux-a-destination-des-bibliothecaires

Sites de catalogage social :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Application_de_catalogage_social

http://www.agoradeslivres.com/

http://www.babelio.com/

http://www.flylib.com/

En anglais :

When ethics and usability collide http://gadgetopia.com/post/6154

Démonstration du prototype de réalité augmentée SixthSens http://www.ted.com/talks/pattie_maes_demos_the_sixth_sense.html 

Sites anglo-saxons de catalogage social :

http://www.goodreads.com/

http://www.shelfari.com/

http://www.librarything.com/

Noam Assayag

étudiant en doctorat de Littérature Comparée et observateur à l'Institut de Recherche et d'Innovation.

28 rue Danton,

Le Pré Saint Gervais, 93310.

noam.assayag@gmail.com

06 75 05 13 82